Un beau jour,  nous nous sommes dit que nos longues, ridicules et aporétiques conversations de café méritaient peut-être d'être partagées.

Nous étions las, d'entendre que les écrivaillons de gare sont des écrivains, fatigués de lire que les films américains sont des chef d'œuvres d'intelligence, et de constater que l'Intelligence est associée à la laideur dans la doxa ("pensée commune", en grec), nous nous sommes rassemblés afin d'élever les masses, en proposant une approche critique de la culture de masse ainsi que de la culture "élitaire".

D'où ce blog, où, dans une volonté d'allier plaisir et intelligence, profondeur et superficialité, beauté physique et réflexion, ces quelques articles touchent tant au théâtre qu'au cinéma, la philosophie, la manucure et la littérature... car il faut bien "jeter quelques pétales de roses sur les épines de la vie" (Sade).



 

 

Dimanche 7 juin 2009

 


Peut-être que ce n'était qu'un immense défi : « Molière était le maître incontesté de la farce du 17e ; moi, Omar Porras, pour me hisser jusqu'à lui et le dépasser, je ne peux qu'en passer par lui et prouver que je n'ai pas besoin de lui tellement je suis drôle tout seul ».

Voilà, ça doit être ça. C'est forcément ça, la clé de ce spectacle!

(L'égo d'un artiste, tout à fait !!)


Si vous n'avez jamais rien vu d'Omar Porras, courrez. Ensuite, on aime, ou pas, mais ça mérite le coup d'oeil. L'expérience, même. Ses Fourberies de Scapin passent en ce moment à la Croix-Rousse (Lyon) et ce n'est plus du Molière : c'est du Porras. On se demande même pourquoi il a choisi ce texte : texte plus prétexte, tu meurs!


 

Le rideau s'ouvre sur un bar PMU de BD. Jukebox lumineux, portes battantes de western, et Peggy, blonde, débardeur rose, seins énormes, qui essuie ses assiettes en rythme. Là-dedans, entre autres clients, Octave (le fils de famille qui s'est marié en secret) : oreilles décollées, veste à carreaux, pantalon trop court, dents du bonheur, lunettes de bigleux, tête de fion. Scapin : digne clochard alcoolique et clownesque. Hyacinthe : horrible fille à papa des années 1950, pleurnicharde, empotée, dégingandée, dans sa robe à carreaux verte boutonnée jusqu'au cou. Mais au moins on est pas en costume d'époque! Au moins, on ne nous sert pas du « Molièèèèèèèèère »!!!

Non : Molière a écrit une farce, Omar Porras exploite donc le farcesque jusqu'à la corde.

Porras, c'est même de la farce à un degré inégalé. On se croirait balancé dans un comic strip de premier ordre : ça saute, ça se jette par la fenêtre et on entend la vitre qui se casse, la chasse d'eau des chiottes ponctue l'action et Zerbinette en sort en tirant sur son énoooooorme pétard. Aucune baisse de rythme, JAMAIS : tout s'enchaîne, gag sur gag, pendant quasi deux heures. Et quand ça chante, on se croirait (avec bonheur) dans Couleur menthe à l'eau (Eddy Mitchell) (en plus drôle encore : premier degré assumé) .



Les pères (dont un transformé en mère) sont les pires barbons que l'on puisse imaginer : râleurs, tremblants, claudiquant sur leurs béquilles. En fait, tous les personnages sont plus caricaturaux et stupides les uns les autres.

D'une certaine manière, c'est un bonheur : c'est drôle. Emballé. Endiablé. Il y a un sérieux côté tréteaux et grand n'importe quoi, avec un zeste de vaudeville dans la précision d'horlogerie des gags.

Mais - il y a toujours un mais... - ça tourne légèrement à vide. Parce que l'histoire, et ce que l'histoire elle-même a de drôle, est tellement enfouie sous la mise en scène qu'on l'oublie, et ne sert plus à rien ; le jeu se suffit à lui-même. Tout ce que le texte de Molière recèle de comique est sous-exploité. On a affaire à une peau de chagrin de Molière permettant une grande loufoquerie scénique. Bon, c'est vrai, le « mais qu'allait-il faire dans cette galère », et Géronte dans son sac (poubelle) battu(e : ici, c'est une femme) par Scapin sont connus, sur-connus, trop connus, trop attendus. Comment faire rire sans la surprise de tels trouvailles?

Donc ce n'est pas Molière qui fait rire ici, mais Porras.

Mais tout de même, ça fait rire. Beaucoup, même. La preuve, les lycéens et collégiens (qui devaient bien, ce soir-là, composer au minimum un tiers de la salle – oui, ça s'annonçait difficile!) ont très rapidement fermé leur gueule pour se laisser porter par la pièce. Exploit, exploit!! Les mémés autour de moi étaient choquées pour leur plus grand plaisir, et une standing ovation presque unanime a clôturé les rappels.

Comme quoi, la farce assumée, surjouée, fonctionne. Donne un plaisir « sain » - ici, on ne se moque pas des gens, pas du tout ! Le rire n'est pas carnassier, mais – n'en déplaise à ceux qui réduisent Molière à l'esthétique du ridicule – franc. Car le petit monde qu'on a sous les yeux est entièrement, profondément ridicule, et complètement faux, entièrement éloigné de nous. (Et si éloigné qu'on ne peut définitivement pas faire de lien avec le nôtre...)


Alors, quand on lit la note d'intention d'Omar Porras, on doute. "Révéler les secrets du texte sans en altérer la nature"... Tu parles. "Scapin est un personnage considéré comme comique, alors que c'est lui qui rend les autres comiques"...  ( www.malandro.ch ) Belles analyses, belles volontés, mais rien à voir avec le résultat. Tant mieux, d'une certaine manière. Mais faut-il croire que le metteur en scène s'est complètement planté quant à ses intentions de départ, ou qu'il est hypocritement coquet, ou encore qu'il ne nous sert comme discours que ce que l'on est habitué à entendre, et qui cautionne toute mise en scène de Molière?


Pour ma part, je reste mitigée, réellement : je ne sais toujours pas si ça m'a plu. Parce que ce n'est pas Les Fourberies que j'ai vu, mais seulement du Porras, et en ce cas, pourquoi choisir Les Fourberies? Parce qu'une avalanche de gags, ça marche une heure, mais ensuite, bon, on attendrait autre chose... Parce qu'aussi peu se servir du texte qu'on met en avant, bon...


Néanmoins, il faut voir du Porras. Parce qu'un artiste qui a un univers aussi prononcé ne se croise pas tous les jours. Et que ses surprenantes caricatures sont un réel bonheur. Si, quand même...

 

 

Divalgation

Par Les Intellectuels vous emmerdent - Publié dans : théâtre - Communauté : Theatres
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